La famille en 2020 : diversité familiale et défis associés1
Marie-Christine Saint-Jacques, Sylvie Drapeau, Lucie Camiré, Centre de recherche JEFAR
Bulletin de liaison, Vol. 32 no 3
Jean-François est né à Québec en 1977. En 2007, il est devenu à son tour père d’un enfant, Alexandre. Qu’est-ce qui a changé sur le plan de la vie familiale entre la naissance du père et celle du fils? Parmi les phénomènes sociaux qui traduisent le mieux la nature des changements qui sont survenus durant les trente dernières années, mentionnons l’instabilité des relations conjugales, l’augmentation du taux des unions libres par rapport aux unions légalisées et la fragilisation des relations père-enfant à la suite d’une rupture conjugale.
En 1976, la grande majorité des enfants, soit 87,9%, vivaient au sein d’une famille biparentale contre 12,1% en famille monoparentale (ISQ, 2003). Plus précisément, 10,2% des enfants québécois vivaient avec leur mère seulement et 1,9% avec leur père. Révélateur des changements de valeurs des Québécois et des transformations législatives, l’indice de divortialité atteignait 35,2% lorsque Jean-François est né (ISQ, 2005a) et a poursuivi sa croissance jusqu’à la fin des années 80, alors qu’il s’est stabilisé autour de 50% (ISQ, 2006).
La structure familiale des familles québécoises : perspective des parents et des enfants
Le Québec compte 1,309,000 familles avec enfants de tous âges (figure 1). Si on départage ces familles selon la structure familiale, on constate que la majorité d’entre elles sont encore constituées de deux parents et des enfants issus de leur union. Par ailleurs, près du quart des familles sont dirigées par un seul parent (dans la majorité des cas par la mère) et près de 10% des familles sont recomposées. Notons que 50% de ces dernières sont réorganisées autour d’une mère, de ses enfants et d’un beau-père et que plus du tiers d’entre elles sont dites complexes, car elles comprennent des enfants issus d’unions précédentes ainsi que des enfants issus d’une recomposition familiale.

La description de ces structures familiales offre donc un portrait intéressant, mais tout de même tronqué de la réalité puisqu’elle ne permet pas de saisir l’enchaînement des transitions familiales que vont connaître les enfants, particulièrement ceux dont les parents se séparent. Selon une étude de Juby et al. (2005), dans les cinq années suivant leur séparation, 47% des mères et 49% des pères d’enfants âgés de 13 ans et moins ont formé une famille recomposée. Deux ans après la séparation de leurs parents, le tiers des enfants ont donc connu au moins une nouvelle figure parentale et cette proportion atteint 87% dix ans plus tard. Cinq ans après la séparation, plus d’un enfant sur cinq aura connu une double recomposition. Dix ans plus tard, c’est près d’un enfant sur deux (44%).
Les nouvelles formes de vie familiale
Depuis les trente dernières années, les conséquences de la séparation des parents et de la recomposition familiale sur l’adaptation des jeunes ont fait l’objet de très nombreuses études, suscité plusieurs controverses, fait couler beaucoup d’encre et inquiété de nombreux parents. Heureusement, un apprivoisement social de ce phénomène et le développement de modèles d’expression de la parentalité s’exerçant à l’extérieur des liens conjugaux d’origine ont permis le développement d’une vision plus nuancée des effets de ces transitions familiales dont le portrait se révèle, dans de nombreux cas, beaucoup moins sombre que ce qui avait été anticipé.
La séparation parentale entraîne, il est vrai, une série d’événements et de réorganisations. En effet, de nombreux enfants vivant en famille monoparentale ou recomposée passent aussi du temps chez leur autre parent, lui-même monoparental ou recomposé. L’enfant circule donc entre le foyer de son père et celui de sa mère selon un partage du temps qui peut être très variable. Certains enfants connaîtront donc non seulement la séparation de leurs parents mais aussi la recomposition d’une famille et cette situation sera maintenue jusqu’à leur émancipation, alors que d’autres vivront la séparation du couple recomposé, auront de nouveau à s’adapter à la vie au sein d’une famille monoparentale et, dans certains cas, vivront une deuxième recomposition familiale. Dans une étude (Saint-Jacques et al., 2003) menée auprès d’un échantillon non probabiliste d’adolescents de familles recomposées (N = 121), on a observé que 10% avait vécu au moins cinq transitions relativement perturbantes depuis leur naissance (par exemple, la séparation des parents) et que 43% des jeunes avaient connu plus d’un épisode de vie en famille recomposée.
Plusieurs facteurs agissent comme médiateurs des effets du divorce sur l’adaptation des enfants (Amato, 2000) : les rôles parentaux, les relations avec et entre les parents, les ressources économiques et d’autres événements stressants qu’amène le divorce dans son sillage. Se superposent également des facteurs qui viennent moduler les effets du divorce tels que les caractéristiques personnelles du jeune et le soutien social. Dans la même lignée, de nombreuses études soutiennent que l’adaptation des jeunes issus de familles recomposées relève davantage des processus psychologiques et sociaux qui y prévalent que de la structure familiale comme telle. La santé mentale des parents (bien-être psychologique, stress, dépression, problèmes de consommation, etc.), le revenu familial, le niveau d’éducation de la mère, les difficultés sur le plan des pratiques parentales (problèmes d’affirmation des parents, emploi de punitions physiques, styles parentaux, etc.) sont fortement associés à l’adaptation des jeunes dans les familles recomposées (Deater-Deckard et Dunn, 1999; Saint-Jacques et al., 2003; Saint-Jacques et Lépine, soumis). Il faut également tenir compte du niveau de conflit qui prévalait avant même la réorganisation familiale : si certains jeunes profitent de la fin d’une union très conflictuelle; d’autres souffrent de cette décision, notamment lorsque le niveau de conflit pré-séparation était peu élevé. Les jeunes disent très souvent que la fin des disputes constitue une amélioration importante de leur qualité de vie. Par contre, un jeune qui a été peu exposé à l’hostilité existant entre ses parents perçoit la transition familiale comme une perte sur les plans relationnel, affectif et financier qui n’est compensée par aucun gain à ses yeux.
D’autres défis particuliers se posent également dans les familles qui vivent des situations de séparation conjugale. Les parents doivent composer avec le choc de la séparation; séparer leurs rôles et leurs identités de conjoints et de parents, coordonner deux maisonnées, incluant la nouvelle relation «indépendante» de chaque parent avec l’enfant; partager le temps et les tâches et, éventuellement, inclure une ou des nouvelles figures parentales lors d’une recomposition.
Aussi, de plus en plus de jeunes Québécois grandiront, à un moment ou à un autre, auprès d’un beau-parent. L’arrivée d’un nouvel adulte (et parfois de ses enfants) dans la famille obligera à une renégociation de la relation parent-enfant afin de permettre l’intégration des nouveaux venus au sein de la famille. Les beaux-parents qui s’investissent progressivement auprès des enfants de leur partenaire, particulièrement en leur offrant un soutien et en étant chaleureux, contribuent au développement d’enfants gagnants. Les beaux-parents ont cependant besoin d’être reconnus dans ce rôle particulier.
Comment peut-on aider les enfants à faire face à la séparation?
Si, socialement, la séparation des parents est devenue un phénomène courant, sur les plans individuel et familial, elle demeure néanmoins un événement unique et éprouvant. Peu importe que le tiers des enfants de la classe de 4e année fréquentée par Alexandre aient connu la séparation de leurs parents, ce dernier sera triste le jour où il apprendra que ses parents se séparent. Il sera probablement moins ostracisé que les jeunes des générations précédentes, mais tout aussi affecté. La reconnaissance du potentiel stresseur de cet événement et la possibilité d’avoir recours, au besoin, à de l’aide thérapeutique peuvent faire une différence appréciable dans l’adaptation de l’enfant à la séparation de ses parents.
Il apparaît aussi important que les efforts visant à valoriser la diversité familiale soient maintenus, particulièrement dans le milieu scolaire qui représente le deuxième milieu de vie des jeunes après la famille. Avoir le sentiment que l’on vit dans une vraie famille et que l’on peut y être heureux est très important dans la représentation que se font les enfants de leur famille et peut avoir des répercussions sur leur adaptation.
1 Ce texte est un court résumé d’un chapitre à paraître dans La famille à l'horizon 2020. Sous la direction de Bitaudeau, I., Dumont, C. et G. Pronovost. Québec : Presses de l’Université du Québec.
2 Dans ce chapitre, le terme «famille» désigne toute relation impliquant au moins un lien parent enfant et n’est pas utilisé pour désigner les couples sans enfant.
Références :
Amato, P. R. (2000) Diversity within single-parent families. Dans D. H. Demo, K. R. Allen & M. A. Fine (Eds.), Handbook of family diversity (pp. 149-172). New York: Oxford University Press.
Deater-Deckard, K., & Dunn, J. (1999), Multiple risks and adjustment in young children growing up in different family settings: A british community study of stepparent, single mother, and nondivorced families. Dans E. M. Hetherington (Ed.), Coping with divorce, single parenting, and remarriage: A risk and resiliency perspective. Hillsdale, NJ: Lawrence Erlbaum Associates.
Juby, H., Marcil-Gratton, N., & Le Bourdais, C. (2005). Et la vie continue : expansion du réseau familial après la séparation des parents, Canada : Ministère de la Justice.
Institut de la statistique du Québec (2003). Enfants de tous âges selon la structure de la famille, Québec, 1951-2001.
Institut de la statistique du Québec (2005a). Nombre de divorces et indice synthétique de divortialité, Québec, 1969-2003.
Institut de la statistique du Québec. (2005b). La situation démographique au Québec. Bilan 2005, Québec: Gouvernement du Québec.
Institut de la statistique du Québec (2006). La situation démographique au Québec. Bilan 2006, Québec: Gouvernement du Québec.
Saint-Jacques, M.-C., Drapeau, S. Cloutier, R., Lépine, R. & collaborateurs. (2003). Lecture écologique de l’adaptation des adolescentes et des adolescents de familles recomposées : La parole aux jeunes, aux parents et aux beaux-parents. Québec : Centre de recherche sur l’adaptation des jeunes et des familles à risque, Université Laval.
Saint-Jacques, M.-C., Lépine, R. (soumis). Le style parental des beaux-pères dans les familles recomposées: perception des jeunes et impact sur leurs problèmes de comportement à court et à moyen terme.






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