Michel Parazelli, professeur-chercheur, École de travail social (UQAM), rédacteur en chef de la
revue Nouvelles pratiques
sociales et membre du Groupe d’étude critique de la prévention précoce.
Bulletin de liaison, vol. 33 n°2
Parmi les programmes mis en œuvre par le partenariat entre la Fondation Chagnon et le gouvernement québécois, celui traitant des familles monoparentales dans une perspective de prévention précoce constitue un exemple de nouvelle gouvernance nous permettant de mieux saisir les enjeux sociaux et politiques qui s’y dessinent. Parmi ces enjeux, la question des droits, peu explorée jusqu’à maintenant dans ce contexte, mérite d’être abordée. Rappelons que ces programmes de prévention précoce dont le plus populaire appliqué actuellement et appelé les SIPPE[1], visent à prévenir dès la naissance les troubles de comportements des enfants de parents dits vulnérables. En fait, en intervenant en très bas âge, on pense pouvoir prévenir l’apparition de troubles de comportements à l’adolescence dont la violence, les comportements antisociaux, la délinquance, etc. Selon les documents officiels, les SIPPE visent à offrir une aide et un accompagnement aux parents et à leurs enfants âgés de 0 à 5 ans vivant dans des conditions de vie défavorables à leur santé, leur bien-être et leur développement. Ils s'adressent plus particulièrement aux femmes enceintes et aux mères vivant l'une de ces situations : une jeune femme âgée de moins de 20 ans et ayant donné naissance à un enfant ou une mère n’ayant pas obtenu son diplôme de 5e secondaire et vivant avec un revenu familial sous le seuil de faible revenu. L’objectif principal des SIPPE est de contribuer à réduire la transmission de la notion de pauvreté entre les générations. Pour comprendre l’incidence que ce type d’intervention peut avoir sur les droits, je vais surtout insister sur deux aspects fondamentaux de cette pratique, le type de prévention en jeu et l’approche scientifique particulière sur laquelle elle se fonde : le positivisme.
Un virage préventif
La popularité des programmes de prévention précoce résulte de choix politiques dans le domaine des services sociaux canadiens privilégiant la prévention et la promotion de la santé depuis la dernière moitié des années 1980. Comme les réalités des problèmes sociaux tels que la violence, la maltraitance ou la délinquance sont très complexes à définir et à expliquer, certains chercheurs ont proposé des modèles simples d’explication de ces phénomènes en prenant appui sur des modèles de référence biologiques, médicaux ou écologiques pour rendre compte du développement humain. La santé physique et l’environnement naturel devenaient ainsi les deux principales sources de référence de ce que l’on pourrait appeler la « santé sociale », pouvant ainsi être analysée avec les mêmes procédés préventifs que pour les cas de rougeole ou de méningite par exemple. Parmi ces procédés, mentionnons ceux rattachés à « l’épidémiologie sociale » (connaissance de l’évolution et de la distribution d’une épidémie de problèmes sociaux dans la population). Cette association analogique entre le social et le biologique a pour effet de transformer la réalité des problèmes sociaux en une série de comportements dits à risque qu’il faut isoler, à l’image du microbe ou du virus en ce qui regarde les maladies physiques. C’est pourquoi on parle aussi d’approches comportementalistes pour les différencier des approches scientifiques dont l’unité « d’observation » (ou d’investigation) est plutôt le sens que les personnes donnent à leurs propres comportements.
Il s’agit donc d’une approche médicale de la prévention et qui s’inscrit dans la même perspective que la Charte d’Ottawa pour la promotion de la santé, déclaration internationale adoptée en 1986 par l’OMS dans le cadre d’un congrès international[2]. Rappelons que ce choix politique a été considéré par la plupart des intervenants comme un virage positif compte tenu de la perspective plus «globale» suggérée par ce type d’orientations. Cependant, la Charte d’Ottawa entretient cette ambiguïté conceptuelle entre la santé physique et la situation sociale des individus en amalgamant le qualificatif «sain» et les termes «d’environnement» et de «bien-être». Cette déclaration invite les membres de la communauté internationale à «élaborer des politiques publiques saines» en faisant appel à une «approche socio-écologique» de la santé. On crée ainsi une confusion (par la fusion des genres) entre la prévention médicale et l’intervention sociale via la lecture épidémiologique des problèmes sociaux fondée sur un imaginaire sanitaire des rapports sociaux. Les notions référant aux dimensions sociopolitiques de la santé et à celles ayant des connotations sanitaires ou écologiques (dans le sens médical ou hygiénique du terme) se côtoient sans que cela semble poser problème. Bien qu’on évoque la prise en compte des dimensions économiques, culturelles et politiques, les effets de la récession des années 1980, et la résurgence des difficultés économiques au début des années 1990, ont pavé la voie aux tenants de la «psychosanitarisation» des problèmes sociaux au détriment de considérations sociopolitiques affectant la santé des individus. Par exemple, au Québec, la lutte au déficit budgétaire de l’État constituait une priorité nationale : couper partout où c’était possible tout en ciblant les groupes les plus à risque avec l’apport du réseau communautaire. Mentionnons aussi la publication, en 1991, d’un rapport d’experts sur les jeunes intitulé Un Québec fou de ses enfants qui a contribué à influencer l’orientation de la réforme de 1992. Le cadre de référence théorique de ce rapport s’inscrivait clairement dans une perspective écologique et comportementaliste de la prévention précoce, en qualifiant d’ailleurs de «prévention tardive» les actions entreprises auprès des jeunes de la rue.
L’approche positiviste de la prévention précoce
Au Québec, les principaux modèles de programmes de prévention précoce s’inscrivent dans ce que l’on peut appeler deux grandes approches positivistes : la biopsychologie (étude des déterminants neurophysiologiques et éthologiques sur le développement humain) et l’écologie du développement (étude des déterminants comportementaux et environnementaux sur le développement humain) pour ne nommer que les deux principales tendances. Au-delà des différences d’orientation théorique, les chercheurs adoptant ces angles d’approche ont tous l’ambition scientiste visant à prédire et à modifier le cours de l’évolution du développement humain à partir de la connaissance des lois comportementales de ce même développement. L’objectif commun visé par ces approches est l’adaptation sociale des individus à leur environnement.
L’approche positiviste en science n’a rien à voir avec l’idée de «pensée positive», mais plutôt avec son origine étymologique : positivus, «qui repose sur quelque chose». Concept élaboré au XIXe siècle, le positivisme tire sa légitimité des sciences naturelles. Cette approche a remporté la ferveur des sociétés modernes compte tenu qu’elle représentait un rempart politique important contre l’obscurantisme religieux qui, pendant des siècles, a imposé sa vision du monde en recourant au mysticisme autour d’un monde construit par des êtres surnaturels (histoire du ciel et de l’enfer, les saints, les anges, etc.). Par conséquent, recourir à la raison comme fondement naturel du rapport au monde (et non surnaturel) permettait aux individus de se libérer de la prison d’ignorance dans laquelle les religieux les enfermaient. Le positivisme a donc servi de contre-vérité à un système aliénant d’explication du monde. C’est justement à ce niveau que se compliquent les choses. Dans la perspective positiviste, seuls les objets observables, les faits concrets, sont dignes d’être considérés rationnellement par la science à l’aide de méthodes soumettant ces objets à l’expérience pouvant être reproduites dans d’autres milieux. Il s’agit de découvrir des lois régissant les phénomènes et, dans le cas qui nous occupe, ceux associés aux problèmes de développement découlant des rapports sociaux. On comprendra alors pourquoi les dimensions humaines non observables physiquement telles que l’imaginaire, les valeurs, la symbolique, les émotions, l’affect, l’autorité, etc., ne soient pas dignes d’être prises en compte par le regard scientifique positiviste compte tenu que ces dimensions sont reléguées dans le champ des fantaisies, d’égarements perceptifs à la limite, bref qui n’ont pas le statut de réel. À moins de lier ces manifestations à des supports physiques comme le font certains chercheurs en réduisant la parole du parent s’adressant à son enfant à des stimuli sensoriels favorisant ou non les connexions neuronales du lobe frontal dont l’enjeu est la limitation instinctuelle de l’agressivité (favorisant ainsi l’inhibition) (voir note 3). Le point de vue positiviste ne prend pas en compte le sens que les personnes donnent à leurs comportements. Inutile de dire ici que le développement humain ne relève pas seulement de faits observables ou de principes naturels, mais aussi de l’expérience subjective qui est sociosymbolique (ex. : l’historicité de la filiation, l’imaginaire associé aux rôles sociaux, le système de valeurs et de croyances, les spécificités culturelles, les désirs, l’inconscient, etc.). Présentons très brièvement ces deux approches, la première appelée biopsychologique et la deuxième écologique sociale.
Pour la tendance biopsychologique, les relations de l’enfant dans son milieu familial jouent un rôle déterminant dans la formation des synapses des cellules nerveuses, de sorte que ces interactions familiales participeraient directement à la construction du cerveau, plus particulièrement à la formation du lobe frontal (siège de l’autocontrôle) encore malléable à la petite enfance jusqu’à l’âge de cinq ans. De la qualité de ces interactions dépendrait une bonne ou une mauvaise «programmation» du lobe frontal structurant les habiletés cognitives de l’enfant, d’où la nécessité d’un dépistage précoce et d’un suivi intensif durant cette période.[3] On comprend alors que des interactions inadéquates entre la mère et l’enfant constituent un risque élevé que l’enfant développe des comportements violents faute de dispositions cognitives d’autorégulation. Des recherches en éthologie viennent compléter l’argumentaire théorique de cette tendance. Ainsi, pour favoriser le développement optimal des enfants vivant en contexte de vulnérabilité, il importe de stimuler leur développement cognitif, de développer des comportements d’attachement parent-enfant et d’améliorer les compétences parentales[4].
Quant à la perspective écologique, elle travaille à partir d’une perspective systémique de l’environnement social (dite écosystémique) et d’une conception béhavioriste des liens sociaux (ex. : stress, compétences parentales). On identifie des facteurs de risques, des facteurs de protection ainsi que des déterminants individuels et environnementaux. Il s’agit de travailler à la création et à la mobilisation de ressources médiatrices appropriées dans l’environnement de la personne et à l’augmentation des capacités d’une personne afin qu’elle puisse utiliser les différentes ressources présentes (améliorer ses compétences parentales).
Des droits menacés
Le fondement positiviste de ces approches les conduit logiquement à imposer leurs «vérités» aux individus sans considérer le débat démocratique sur les choix normatifs d’une société comme une nécessité. Leur regard positiviste cultive une croyance selon laquelle la vérité scientifique sur la connaissance du réel résulterait du choix de la «Bonne Méthode» de recherche empirique ou expérimentale. Ce point de vue scientifique est celui du dogme qui ne reconnaît pas la valeur démocratique de la pluralité des interprétations sur le devenir humain (des faits observés), bref des différences politiques dans la compréhension du monde et de ce qui devrait être. L’occultation du politique fait en sorte de transformer les droits en besoins et les inégalités sociales en déterminants de la santé (le droit résiderait seulement dans l’accès aux services standardisés de protection). Dans le contexte où l’hyperindividualisme et le «réagencement néolibéral des politiques sociales et privées»[5] renforcent le climat d’incertitude normative, et où dit-on, les classes sociales n’existeraient plus, comment désormais expliquer l’existence même des inégalités sociales ? On observe que l’écart entre riches et pauvres s’est maintenu et a parfois augmenté sur le plan de la mortalité. On peut faire l’hypothèse que ce vide théorique, et l’inquiétude qui en résulte, font en sorte de susciter chez les intervenants, les gestionnaires, les politiciens et les citoyens le désir d’avoir une réponse claire à cette question, de donner un sens au développement de ces inégalités sociales. Par conséquent, les théories biopsychologiques et écologiques associées aux programmes de prévention précoce proposent (tout en s’imposant) une interprétation scientifique de ces inégalités à travers une lecture biologique de la pauvreté. Ainsi, la marginalisation sociale et la pauvreté deviennent des déterminants de la santé et parfois comme des états de santé, des souffrances psychiques[6] et non des conditions sociales d’existence résultant d’un système politique et économique générant des inégalités sociales.
C’est en considérant le pouvoir que tente
d’ériger en autorité le regard positiviste des experts que la question des
droits peut être posée. Mentionnons la menace potentielle pour l’intrusion dans
la vie privée sous prétexte de prévention et de sécurité publique, de répondre
aux besoins ou d’endiguer «l’épidémie». Il s’ensuit une menace à la
liberté de penser l’exercice de la parentalité et des droits à la satisfaction
des droits économiques, sociaux et culturels, dont un revenu décent, compte
tenu que les causes de «l’incompétence parentale» et de la
délinquance juvénile auront été naturalisées. De plus, le
dépistage des groupes à risque favorise une stigmatisation des individus créant
ainsi d’autres problèmes sociaux ainsi qu’un sentiment d’insécurité face à
l’exercice de la parentalité.
[1] Services intégrés en périnatalité
et pour la petite enfance (SIPPE) à l’intention des familles vivant en contexte
de vulnérabilité.
[2] Pour en savoir plus sur le contenu de la déclaration, voir la page web du site de l’OMS/Europe :
[3] Pour en savoir plus sur l’argumentaire scientiste de cette approche, visionner le documentaire distribué par l’ONF : Aux origines de l’agression. La violence de l’agneau, et produit par Tremblay et Gervais, 2006.
[4] Voir la version pdf du guide de la santé publique en ce qui regarde le développement de
[5] Karsz, S. 2006. « Nicolas
Sarkozy : Une certaine vérité de l’action sociale ? », Actualités
sociales hebdomadaires, 7
juillet, no 2463, p. 32.
[6] Pelchat, Y., Gagnon, E.
et A. Thomassin. 2006. « Sanitarisation du social et construction de
l’exclusion sociale ». Lien social et Politiques – RIAC, 55, pp. 55-66.
En complément à cet article, vous pouvez visionner un reportage critique sur la prévention précoce intitulé Enfants, graines de délinquants? qui sera diffusé le 4 novembre 2008 à TV5.







