Par Lorraine Desjardins, agente de
recherche et de communication
Bulletin de liaison, Vol. 33 no 2
Dans le cadre de son budget de mars 2008, le gouvernement du Québec annonçait la création d’un nouveau fonds de 400 millions de dollars, sur dix ans, pour le développement des enfants de 0 à 5 ans en situation de vulnérabilité. Ce fonds prévoit financer des actions et des projets afin, notamment, d’augmenter l’intervention précoce et soutenue auprès des enfants et d’améliorer le soutien aux parents sous diverses formes, pour mieux les outiller afin de favoriser le développement des enfants.
Déjà, en 2004, la Fondation Chagnon incitait le gouvernement à investir dans ses programmes d’intervention par la création de fonds publics/privés (dans la majorité des cas, le gouvernement investit presque la moitié des argents). En 2004, le gouvernement avait signé une entente de cinq ans totalisant plusieurs millions. En 2006, une autre entente de 400 millions de dollars, sur dix ans, était signée avec la Fondation Chagnon pour la promotion de saines habitudes de vie (dont 200 millions provenant du gouvernement).
Alors que, pour certains, ce type d’initiative vaut d’être saluée, pour d’autres, ces façons de faire posent de sérieuses questions, notamment aux plans politique et démocratique. N’est-il pas questionnant que les fondations privées réussissent à engager des fonds publics dans ce qu’elles décident être important pour la société, selon leurs valeurs, leur vision et ce, sans débats ? N’y aurait-il pas lieu ici de faire davantage de place à la parole publique ?
Plusieurs organismes et intervenant(e)s ayant exprimé leur désir d’échanger sur les différents enjeux reliés à la création de ce type de fonds et à leurs impacts sur les communautés, une rencontre – organisée conjointement par la Fédération des association de familles monoparentales et recomposées du Québec (FAFMRQ) et le Regroupement des organismes communautaires Famille de Montréal (ROCFM) – s’est tenue à Montréal le 27 mai 2008. Plus d’une trentaine de personnes, issues de divers milieux, y étaient présentes. Vous trouverez, dans les pages qui suivent, les textes des présentations données par les trois conférenciers invités à cette rencontre : Frédéric Lesemann, de l’INRS – Urbanisation, culture et société; Michel Parazelli, de l’École de travail social de l’UQAM; et Carol Gélinas, du Regroupement des organismes communautaires Famille de Montréal (ROCFM).
Ce qu’en disent les associations membres
de la FAFMRQ
Bien que les textes de conférences présentées dans les pages de ce Bulletin aident déjà à mieux comprendre le contexte dans lequel s’inscrivent la création des fonds publics/privés, la Fédération avait également envie de donner la parole à ses associations membres. D’autant plus que, puisque les interventions dont il est question visent prioritairement les enfants de 0 à 5 ans en situation de vulnérabilité, on est en droit de s’attendre à ce que les jeunes familles monoparentales soient concernées.
Une petite enquête a donc permis de connaître un peu mieux ce qui se passe réellement sur le terrain en ce qui concerne certaines initiatives mises en place ces dernières années, notamment par la Fondation Chagnon. En tout, sept associations[1] ont été contactées dans le cadre de cette mini-enquête. Elles étaient implantées dans cinq régions différentes : Chaudière - Appalaches, Mauricie / Centre du Québec, Montérégie, Montréal et Outaouais. Bien qu’il ne s’agisse pas là d’un échantillonnage permettant de qualifier notre démarche de « scientifique », cela a quand même permis de tâter le pouls de celles et ceux qui travaillent directement avec des familles monoparentales et recomposées.
Sur la création du nouveau fonds
La première question adressée aux personnes visait à connaître leur opinion face à la création du nouveau fonds public/privé de 400 M $ annoncée dans le dernier budget du Québec. On rappelait également que, dans ce même budget, un montant de 1,8 M $ avait été accordé pour le financement des organismes communautaires Famille. Plusieurs se sont dit choquées que, sous prétexte de ne pas avoir les fonds nécessaires, le gouvernement accorde si peu de financement aux OCF, alors qu’il a la capacité d’injecter 200 M $ (même si c’est sur 10 ans) dans un nouveau fonds qui devrait servir à financer de nouveaux projets. Pourtant, plusieurs associations de familles monoparentales et recomposées font déjà un important travail sur le terrain et éprouvent de graves problèmes de sous-financement. Certaines personnes ont ajouté qu’elles se sentaient très peu écoutées dans leurs demandes d’être reconnues et financées à leur juste valeur et avouaient ressentir un certain épuisement face aux démarches nécessaires pour aller chercher du nouveau financement : « On a l’impression qu’il faudrait inventer de nouvelles activités et de nouveaux services si on veut avoir de l’argent supplémentaire. Pourtant, juste le fait de remplir notre mission et de répondre aux besoins de nos familles est déjà bien assez exigeant ! », confie l’une de nos répondantes.
Les concertations locales et régionales
Dans la deuxième question, on demandait aux
personnes si elles avaient déjà entendu parler de projets du type « Québec
en forme » et « Québec enfants » dans leur région où leur localité. Or, à la lumière des réponses
recueillies, il semble que c’est le plus souvent par le biais des tables de
concertation locales et régionales (tables enfance-famille et tables en
périnatalité) que les organismes sont informés de la présence de ce type
d’initiatives dans leur communauté. Or, fait intéressant à noter, plusieurs
tables ont déjà pris des positions critiques par rapport à ça. Certaines
instances régionales ont même lancé un appel à la prudence aux organismes à
l’effet de ne pas embarquer trop aveuglément dans les projets qui sont
proposés. Dans une région en particulier, des organismes se sont même mis
ensemble afin de sensibiliser la communauté aux enjeux liés à ce type
d’interventions.
Il semble que l’un des principaux irritants soit la rigidité des cadres proposés. Une travailleuse nous raconte qu’un des projets dont elle avait entendu parler visait l’amélioration des relations pères/enfants, entre autres par le biais de la pratique d’un sport. Or, les critères retenus pour l’éligibilité des familles à y participer étaient en lien avec le niveau de pauvreté : « On a finalement décidé de ne pas participer avec nos familles. On avait un important malaise avec le fait de devoir dire à certaines d’entre elles qu’elles n’étaient pas assez pauvres pour avoir droit à ces activités ».
Ce qui dérange ici est, d’une part, la stigmatisation qu’entraîne nécessairement le ciblage de certaines familles dites «à risque» et, d’autre part, l’impossibilité pour les organismes d’avoir leur mot à dire. Pourtant, les promoteurs de ce type d’initiatives insistent sur le fait qu’ils veulent que les projets soient développés en partenariat avec les communautés. Néanmoins, ce sont rarement les tables régionales elles-mêmes qui sont chargées de gérer l’encadrement des projets. Dans certaines régions, ce sont les Corporations de développement communautaire (CDC) qui ont reçu ce mandat, alors que dans d’autres régions ce sont les CLSC.
Fait intéressant à noter également, une répondante nous a dit que même les programmes PACE (Programme d’action communautaire pour les enfants issu du fédéral), qui sont implantés depuis plusieurs années dans les organismes communautaires Famille, ont eux aussi resserré considérablement leurs critères. Plusieurs organismes se seraient fait couper leurs subventions récemment sous prétexte qu’ils ne répondaient plus aux critères.
Même si, comme on le disait tout à l’heure, les familles monoparentales en situation de pauvreté sont dans la mire des projets dont il est ici question, de façon générale, les associations interrogées disent ne pas avoir été approchées directement pour y participer. D’ailleurs, une majorité de répondantes se sont empressées de préciser que, même si elles étaient sollicitées, elles ne seraient pas du tout intéressées ! Cela tient à plusieurs choses : d’une part, rares sont les associations de familles monoparentales et recomposées qui ont des activités qui s’adressent aux jeunes enfants (0 à 5 ans) puisqu’elles interviennent principalement auprès des parents qui vivent des transitions familiales, telles une rupture ou une recomposition. Lorsqu’elles ont des activités qui s’adressent aux enfants, les associations rejoignent davantage les enfants de 6 ans et plus. D’autre part, parmi les associations interrogées, rares sont celles qui consentent à fonctionner par le biais d’ententes de services.
Quels impacts sur les familles ?
L’un des reproches qu’on peut adresser à
cette tendance, pour le gouvernement, d’investir massivement dans la création
de projets qui visent les populations «à risque», c’est l’une de
nos répondantes qui le formule le plus éloquemment : «Plutôt que
d’investir des centaines de millions dans la promotion de saines habitudes de
vie ou dans des programmes de soutien aux jeunes parents qui ciblent les
familles les plus pauvres, pourquoi est-ce qu’on ne travaille pas davantage sur
les causes de la pauvreté elle-même ? C’est bien plus urgent d’indexer les
prestations d’aide sociale et d’arrêter de couper les pensions alimentaires
pour enfants !»
Un autre impact que peut avoir ce genre d’initiative sur les familles est, comme nous l’avons souligné plus tôt, l’effet de stigmatisation. Or, les familles monoparentales, surtout celles qui ont de faibles revenus, sont déjà la cible de nombreux préjugés. Les approches qui visent à intervenir prioritairement auprès des enfants de ces familles ne contribuent-elles pas à renforcer ces préjugés ? Déjà, même des familles biparentales de la classe moyenne sont parfois choquées par certaines interventions du programme « Québec en forme » qui, par le biais des écoles, se font carrément dicter ce qu’ils doivent ou ne doivent pas mettre dans la boîte à lunch de leurs enfants!
Pour les associations aussi, il y a des
impacts possibles. Même si ces dernières ont peu d’activités qui visent
spécifiquement les relations parents-enfants, les familles qui fréquentent les
associations de familles monoparentales et recomposées sont parmi celles qui
sont visées par les projets qui seront mis sur pied dans les mois à venir suite
à la création du nouveau fonds. On craint donc qu’un climat de compétition ne
s’installe entre les organismes d’un même territoire pour avoir accès aux mêmes
familles. On craint également que les critères soient trop étroits et la
reddition de compte de ces projets soient trop rigides pour que les organismes
puissent s’y sentir véritablement à l’aise.
Nous laisserons le mot de la fin à une autre de nos précieuses répondantes quant aux impacts pressentis, tant sur les familles que sur les associations : « Le fait de multiplier les interventions auprès des familles dites vulnérables pose également la question du libre-arbitre. Les parents doivent rentrer dans des petites cases de plus en plus serrées au risque d’être qualifiés de mauvais parents. C’est aussi la nature même de la participation des personnes aux activités d’un organisme qui est menacée : dans quelle mesure cette participation pourra-t-elle continuer d’être réellement libre et volontaire ? »
[1] La FAFMRQ tient à
remercier les personnes suivantes pour leur contribution : Nancy
Desnoyers de l’association Re-Nou-Vie, Céline Fortier de l’Association des
familles monoparentales et recomposées La Source, Chantale Girard de
l’Association des familles monoparentales et recomposées de l’Outaouais, Carole
Girouard d’Entraide pour monoparentales et familles recomposées du Suroît,
Nancy Lacroix de l’Association de familles monoparentales et recomposées de La
Chaudière, Laurence Lagouarde du Service d’Entraide Passerelle et Nathaly Roy
du Réseau d’aide aux familles en transitions (RAFT).





