Par Éric Pineault, Département de sociologie de l’UQAM
Bulletin de liaison, Vol. 33 n°3
Les signes avant-coureurs d’une importante crise financière ont été, pour les premiers ministres du Québec et du Canada, l’occasion de déclencher des élections cet automne prétendant qu’ils devaient aller chercher un « mandat fort » afin de « piloter le navire » au travers des temps difficiles qui nous attendent. Au Québec, avec le slogan « l’économie d’abord », le Parti libéral a su gagner une majorité à l’Assemblée nationale en convaincant une partie de l’électorat qu’il serait plus apte à gouverner la province en période d’instabilité économique. Paradoxalement, on affirmait que la « crise financière » serait de courte durée, qu’elle aurait peu d’impacts négatifs sur notre économie et que nous pourrions même envisager au Québec un retour à la croissance et à l’équilibre budgétaire en 2009-2010!
Maintenant que les annonces de mise à pied massive se succèdent, que les salariés ont de plus en plus peur de perdre leurs emplois, que l’accès des ménages au crédit devient plus difficile, le discours optimiste et parfois nonchalant des partis au pouvoir à Québec et à Ottawa font place à des initiatives de relance timorées et à l’admission que nous sommes « en récession ». Ce qui était vécu et présenté comme une crise de la « finance » et éventuellement de l’économie américaine, commence à faire sentir son impact sur les ménages et familles ordinaires au Québec. Comme le soulignait dernièrement une collègue économiste et féministe, Ruth Rose, « une crise d'une telle ampleur est une occasion trop unique et importante pour être gaspillée ».
C’est dans cet esprit que je soumets cette réflexion sur le renouvellement du discours critique et du projet d’une société et d’une économie plus solidaire et écologiste, mais avec un bémol important. Je crois que nous n’en sommes qu’au tout début d’une crise qui a non seulement déclenché une récession globale, mais qui a le potentiel d’engendrer, en Amérique du Nord, un cycle à caractère dépressif tel qu’a connu le Japon lors de sa décennie perdue de 1990 à 2000. Toutes les formations politiques au pouvoir dans 18 à 24 mois risquent de se retrouver devant une « économie d’abord et avant tout » en crise où les stratégies de relance classiques (ici partagées tant par les libéraux que par le Parti québécois) risquent de ne pas avoir fonctionné. En ce sens, je crois qu’il est important pour une gauche qui ose rompre avec la logique économique dominante de débattre dès maintenant des critiques, propositions et solutions dont nous aurons besoin à ce moment-là.
Confronter l’échec
S’occuper de l’économie d’abord, c’est oser confronter un système économique qui, aujourd’hui, apparaît largement comme un échec. C’est se donner les moyens collectifs pour d’abord mettre l’économie à sa place afin qu’elle serve des objectifs sociaux, culturels et écologiques d’une manière qui est viable. Nous assistons à une recapitalisation inédite du capitalisme par l’État en Amérique du Nord et en Europe, cette socialisation du capital ne peut se faire sans « conditionnalités », pour reprendre un terme cher au Fonds monétaire international. Voici donc quelques points qui, je l’espère, permettront de lancer ce débat. Il est à noter que je crois fermement que ces points de discussion ne doivent pas prendre la forme classique à gauche d’une liste de doléances et de demandes d’émancipation, dont je ne remets aucunement en question la légitimité. Nous devons, dans la situation actuelle, viser directement ce que nous pouvons croire être les contradictions structurantes du système économique, les promesses non réalisées les plus centrales à sa légitimité, les problèmes sociaux les plus déstabilisants, les disparités sociales les plus déchirantes.
Je crois, de plus, qu’il est important de parler de capitalisme, plutôt que de néolibéralisme ou d’économie, voire d’économie de marché. Non pas que je veuille renouer avec une certaine dogmatique marxiste qui a marqué le débat politique de la gauche au Québec pendant les années 1970 et 1980. Au contraire, je suis heureux d’avoir commencé à militer dans un contexte où ces formations politiques s’étaient effondrées. Il faut parler de capitalisme parce que c’est explicitement cette forme d’économie que souhaitent « refonder » les dirigeants du G20. Parce que c’est une variante financière du capitalisme qui est actuellement en crise, que c’est cette variante qui détermina en grande partie notre économie et nos conditions de vie pendant les trois dernières décennies et, finalement, parce que les propositions de réforme et de relance actuellement mises de l’avant tant au Québec, au Canada, aux États-Unis qu’au niveau du G20 vont toutes dans le sens d’une consolidation du capitalisme financier (par le biais entre autres d’une participation inédite du trésor public dans le capital des grandes banques) plutôt que de la remise en question de ses fondements. Parce que, finalement, l’ampleur de la crise et l’ampleur de l’effort demandé à la société pour refonder le capitalisme exige que l’on se questionne sérieusement sur la nature du système économique que l’on pourrait souhaiter et se permettre.
Qu’une économie capitaliste engendre de manière plus ou moins marginale mais systématique de la misère semble aller de soi, la gauche et la droite proposent à partir de ce constat des réponses différentes, voire opposées pour pallier et réparer les problèmes sociaux que cela engendre. Que notre culture politique, que nos coutumes et rapports sociaux, que notre système de droits engendrent des discriminations structurelles et des formes d’oppression inacceptables est reconnu des deux côtés de l’échiquier politique et nourrit des réponses et réactions distinctes, encore là relativement opposées, entre une tendance à l’intolérance à droite et un relativisme progressiste à gauche.
Or, la crise actuelle ouvre un espace de discussion largement inédit, du moins depuis les années 1980, celle de la viabilité de l’ordinaire, c’est-à-dire de la viabilité du mode de vie, du quotidien, du travail, de la consommation, de l’économie de ceux et celles qui apparaissent comme largement intégrés sur le plan économique et social. Ces derniers ont vu le temps qu’ils consacrent au travail augmenter son emprise sur le quotidien au détriment de leur vie familiale, ils ont vu la croissance des 30 dernières années se traduire par une stagnation, voire une diminution de leur pouvoir d’achat qu’ils ont compensé par un recours au crédit, pendant qu’une minorité s’enrichissait démesurément. Finalement, malgré le foisonnement de discours scientifiques alarmistes sur l’état de la planète, les politiques d’information publiques culpabilisantes et les généreuses déclarations d’intention des dirigeants des grandes entreprises et des chefs d’États, ils ont assisté à une explosion sans précédent des émissions de gaz à effet de serre au Canada, ainsi qu’à une détérioration accélérée de la qualité de l’air, de l’eau et de nos forêts.
La crise d’un mode de vie
Nous soumettons ainsi au débat public trois questionnements sur ce mode de vie « ordinaire » qui risque actuellement de tomber en crise. Un mode de vie, il est important de le souligner, qui est largement le reflet et le produit d’un régime de croissance basé sur l’accumulation financière.
1. Pourquoi relancer la croissance d’un régime qui a vu l’augmentation du temps que la société doit globalement consacrer au travail au point où la question de la conciliation entre la possibilité d’une vie familiale et d’une pratique parentale soit politisée? Pourtant, les 30 dernières années ont prolongé, certes à un rythme moins rapide, les gains en productivité qui ont marqué l’histoire du capitalisme au 20e siècle. Il y a 30 ans, la question sociale qui inquiétait la droite et faisait rêver la gauche était celle de la fin du travail et d’une société de loisir... Qu’est-ce qui s’est passé? Pourquoi les gains en productivité, depuis un siècle, ne se sont pas traduits en un raccourcissement du temps de travail nécessaire? Une sortie de crise doit-elle nécessairement passer par l’emploi? Si oui, lesquels, comment ceux-ci pourraient-ils s’arrimer fructueusement à la redistribution des rôles dans les familles contemporaines et soutenir un mode de vie qui laisse plus de place au temps hors travail?
2. Pourquoi relancer la croissance d’un régime qui a produit les inégalités les plus criantes parmi les ménages salariés depuis les années 1930? Pourquoi relancer une croissance dont la viabilité économique reposait sur un niveau d’endettement des ménages sans précédent dans l’histoire de l’Occident pour soutenir la demande en objets de consommation de masse? La relance doit-elle valider ces dettes privées qui ont pris la relève de l’endettement public dans les années 1990? Doit-on réactiver l’économie d’endettement actuellement en crise? Doit-on relancer une économie qui a vu la part de revenu des salariées diminuer systématiquement au profit des bénéfices des grandes entreprises? Doit-on, finalement, relancer une économie qui exige que les salariés endettés consacrent, d’autre part, en vue de leur retraite, une part croissante de leurs revenus à l’investissement dans des fonds spéculatifs sur lesquels ils n’ont que peu de contrôle? Que signifie d’ailleurs réellement la notion d’entreprise privée quand une part importante des plus grandes sont largement détenues par des fonds qui gèrent et placent cet épargne des salariés?
3. Pourquoi relancer une croissance qui s’est montrée incapable de répondre sérieusement à la menace écologique qu’elle génère? Pourquoi plus spécifiquement soutenir la relance d’un régime qui propose de gérer le risque écologique avec les mêmes outils qui sont en partie à l’origine de la crise actuelle, soit les produits dérivés et une bourse du carbone? Quitte à recapitaliser et soutenir d’importants secteurs de notre industrie, quelles finalités doit-on (peut-on) assigner à la production en terme de qualité des produits, d’empreinte écologique de la production et de retombées sociales dans les communautés dépendantes de cette production?
Voilà trois axes pour lancer un débat sur la pertinence de « refonder » le capitalisme. Dans les circonstances actuelles et à venir, il semble que la position anti-capitaliste redevienne raisonnable et que paraisse utopique l’attitude du « business as usual » : on change quelques règlements, vire quelques dirigeants, laisse tomber en faillite quelques ménages et on recommence comme avant… on laisse faire comme si de rien n’était.
Quelle forme prendra cet anticapitalisme? Rien dans la crise actuelle ne permet de la savoir. Sera-t-il conservateur et moraliste comme l’était l’antilibéralisme québécois des années 1930? Sera-t-il progressiste et étatiste comme l’était l’antilibéralisme canadien des Prairies qui a donné naissance à l'ancêtre du NPD, le CCF? Sera-t-il communiste ou contre-culturel et écologiste? De cela dépend les débats que la gauche saura susciter à l’extérieur du cadre et des limites des discussions actuelles. Il n’y a que deux certitudes : nous ne pouvons ignorer l’échec des recettes basées sur l’étatisme industriel du 20e siècle, mais nous ne pouvons non plus nous contenter d’un radicalisme à la marge. L’anticapitalisme doit aussi devenir « ordinaire ».







