Par Jean-François René, École de travail social de l’UQAM
Bulletin de liaison, volume 35, numéro 1, juin 2010
Cet article s’intéresse aux pratiques des organismes communautaires Famille (OCF) dans un contexte où les interventions de ces groupes sont assujetties à de nombreuses pressions sociales. L’un des effets observables sur les pratiques des OCF, c’est cette tendance à une certaine individualisation des solutions. Une telle individualisation n’est pas sans avoir un impact sur la vie démocratique des groupes. Pourtant l’intervention, plus centrée sur les besoins individuels ou familiaux, ne s’oppose pas à l’idée d’agir ensemble dans l’organisme et au sein de la communauté. Ces deux modes d’action peuvent s’inscrire en continuum. Comment dans la pratique des groupes peut-on faciliter l’accroissement de passerelles qui permettent cette rencontre? Je développerai une amorce de réponse à cette question sous deux axes qui se complètent : reconnaissance et réciprocité.
La reconnaissance
Difficile de passer sous silence le fait que la vie actuelle est marquée par des besoins en termes de reconnaissance. Ils seraient de trois types : besoin d’être aimé, besoin d’être estimé et besoin d’être respecté. La première sphère de reconnaissance est affective, relationnelle; elle touche à la capacité d’avoir confiance en soi, d’être en relation avec les autres, d’aimer et d’être aimé. La seconde sphère de reconnaissance porte sur le sentiment d’utilité sociale, de la conscience de sa propre valeur; c’est ce qui nous apporte l’estime de soi, qui se construit dans nos interactions avec les autres. Enfin, la troisième sphère touche au respect de soi; elle interpelle la possibilité d’accéder à l’égalité des droits, et d’en reconnaître l’importance dans sa trajectoire de vie.
Au quotidien, les parcours et les contextes de vie des familles rejointes témoignent de divers déficits de reconnaissance. Nombreux sont les parents qui fréquentent les groupes Famille qui ont traversé ou traversent des difficultés relationnelles, avec un enfant, leur conjoint, la parenté, etc. Dans la sphère affective, plusieurs parents ont vécu des situations de violence, de rejet, voire même d’abandon. Dans la sphère de l’utilité sociale, certains d’entre eux se sentent limités, voire dépréciés. Précarisés au niveau des revenus, de l’emploi et des conditions de vie, leur estime d’eux-mêmes en souffre, car ils ont le sentiment d’être bien peu de choses. Même leur parentalité est parfois jugée «à risque». Dans la sphère des droits et du respect de soi, un sentiment de honte, de mépris, émerge de plusieurs trajectoires, conséquence des étiquettes de pauvres, d’assistés et d’incompétents qui collent à la peau de ces parents.
Le travail des OCF vise à améliorer le sort de ces familles qualifiées de «vulnérables», et il touche à des degrés variables à ces trois sphères de reconnaissance. Par l’accueil, l’écoute, l’accompagnement, l’entraide et la solidarité, les groupes familles peuvent aider à combler certains de ces déficits de reconnaissance. Toutefois, est-ce que le fait de soutenir ces familles, selon les demandes urgentes et les besoins prioritaires, suffit à combler les manques au plan de la reconnaissance? La souffrance qui marque certains parcours est une souffrance sociale. Elle est le produit de contextes de vie qui engendrent l’exclusion, la discrimination, et diverses autres formes de domination (au travail, dans le couple, etc.).
En conséquence, cette souffrance exige de nous une approche moins centrée sur la réponse aux demandes individuelles, nécessaires et incontournables, mais qui ont leurs limites en termes d’accès à plus de reconnaissance. Dans le contexte actuel, on peut se demander : lorsque l’on intervient, qu’est-ce que l’on produit comme résultats? Cette première question en engendre une seconde : est-ce que nous aidons vraiment ces familles à être reconnues et à transformer un tant soit peu leur vie? La réponse n’est pas simple, ni unidimensionnelle.
En fait, elle commande une réflexion collective qui tourne autour des questions de reconnaissance, et qui ne s’adresse pas qu’aux intervenants. En donnant les moyens aux parents de réfléchir ensemble, de prendre la parole avec d’autres, on ouvre d’abord la voie à l’émergence d’un sentiment collectif qu’il est possible de se sortir d’une posture d’impuissance. De telles démarches peuvent générer des acquis au niveau des trois sphères de reconnaissance. Faire des gains au niveau de la confiance, de l’estime et du respect de soi ne s’acquiert pas qu’en thérapie ou dans le cadre d’un soutien individuel. Dans la réflexion et l’action avec d’autres, on crée des liens affectifs; on peut hausser son sentiment d’estime de soi et, surtout, il est possible d’accéder à un plus grand respect de soi, à faire respecter ses droits.
Bien sûr, la transformation du regard sur soi et du regard des autres est générée par l’agir ensemble. Le fait d’être en lien avec d’autres, de réfléchir collectivement sur son expérience de famille et de parents tend à réaffilier ces familles. D’abord dans l’organisme, mais aussi, dans un même mouvement, dans la communauté. Parce que le regard que l’on porte sur sa propre démarche nous renvoie l’image de personnes qui se tiennent debout, et qui demandent le respect des autres. Les besoins de reconnaissance passent par un travail de recherche de dignité face à soi-même, et vis-à-vis de la société.
La réciprocité
Dès lors, ce ne sont plus des usagers qui sont avec nous, mais des femmes et des hommes qui peuvent progressivement devenir des acteurs sociaux. En les inscrivant dans un processus collectif, on permet aux participants et aux membres de nommer les rapports inégalitaires derrière leurs situations de vie. C’est là que l’on ouvre la porte à la réciprocité. Pourquoi? Parce que les parents sont alors dans un mode de relation qui leur permet d’offrir quelque chose au groupe. Ils ne sont plus dans un rapport de charité, d’assistance ou de demande d’aide. Ils ne sont plus des usagers-clients, consommateurs d’une panoplie d’activités et de services spécialisés en tout genre, digne d’un mini-CLSC. La réciprocité nous sort d’une position d’assistance, car elle demande aux gens de contribuer. Il n’y a pas d’engagement possible dans la durée sans qu’il n’y ait une certaine réciprocité dans les rapports qui s’installent entre acteurs. La réciprocité renforce alors le sentiment général de reconnaissance, car elle fait des usagers, des sujets à part entière dans la vie du groupe.
La réciprocité nous entraîne dans l’ordre du politique. En amont, elle nous rappelle la place centrale occupée par les déficits de pouvoir et de place que subissent ces familles, concrètement ou symboliquement. De la citoyenneté, ils en ont peu, car ils sont systématiquement privés de statut reconnu, d’une place effective dans la vie de la société. En aval, elle interroge la place occupée par la vie démocratique dans les pratiques quotidiennes des OCF.
Rappelons que la réciprocité est un attribut historique des organismes communautaires. En fait, j’affirmerais que c’est ce qui démarque à mes yeux le plus clairement un organisme communautaire d’une ressource institutionnelle. La spécificité d’un organisme communautaire autonome dans une société comme la nôtre, est de favoriser chez les membres, l’appropriation de la vie démocratique. Dès lors, une question se pose : comment faire l’exercice de la réciprocité dans les groupes Famille, afin de permettre aux parents d’agir avec d’autres dans la cité?
Au quotidien, les rapports de réciprocité entre les intervenants et les familles se construisent dans une perspective de rencontre, de croisement, à la fois des connaissances et des expériences. Qu’est-ce que l’on échange ensemble? Qu’est-ce que je donne et qu’est-ce que je prends ? Comment peut-on apprendre ensemble à construire ces rencontres? Ce premier lien, cette porte d’entrée, c’est ce qui rend les parents en confiance, un sentiment essentiel pour s’ouvrir sur d’autres formes de liens. C’est un atout historique des OCF.
La réciprocité se poursuit dans la vie démocratique des groupes. Que les personnes qui fréquentent le groupe puissent décider ensemble de ce que sera leur organisme, et de ce qu’ils feront pour défendre les familles de leur communauté, participe d’une véritable démarche de réciprocité. On peut apprendre, discuter et débattre ensemble, puis décider collectivement. Ici, la participation n’est ni obligatoire, ni recherchée à tout prix. En fait, c’est l’option du pouvoir agir citoyen qui doit être possible. Et pour ça, il faut des lieux et des temps où il est possible de développer des habitudes de démocratie. Peut-on : co-produire la réflexion et l’action ensemble? Essayer des nouvelles formes d’implication? Proposer et développer ensemble des nouvelles activités qui permettent de croiser les savoirs expérientiels de chacun sur la vie de famille? Les questions sont posées.
Enfin, la réciprocité touche au travail de médiation extérieur que peuvent exercer les OCF dans la communauté. Dans la perspective d’ouvrir des espaces de citoyenneté, les OCF font office de porteurs de paroles et de revendications. Ils sont des médiateurs vers le politique au nom, et avec, les familles qu’ils représentent. Ici, il faut souligner que cet apport est déjà très présent à plusieurs niveaux d’action, dans de nombreuses régions, ainsi qu’au plan national.
Pour conclure
Les OCF, comme nous tous, ont le devoir de permettre aux familles et parents sans voix, d’accéder à une place citoyenne. La quête de réciprocité est le principe éthique qui devrait guider notre démarche en ce sens. Afin d’accéder à une véritable solidarité démocratique, qui «peut être définie par la combinaison d’une réciprocité volontaire respectant l’égalité, et une reconnaissance juridique qui confère des droits et élabore les règles d’une redistribution publique».






