Par Lorraine Desjardins, agente de recherche et communication
Bulletin de liaison, volume 35, numéro 1, juin 2010
Ce n’est pas d’hier que la FAFMRQ se questionne sur les enjeux que soulèvent les interventions qui visent les jeunes enfants en situation de vulnérabilité. Déjà, en 2002, nous étions aux premières loges de l’organisation du colloque «De l’intervention précoce à la prévention féroce?» qui se penchait notamment sur les fondements théoriques à l’origine de ce type de programmes qui, plutôt que de questionner les inégalités sociales, ont tendance à faire porter le poids des problèmes par les familles. Or, huit années après la tenue du colloque de 2002, on se rend compte que la délicate question de l’intervention précoce est encore loin d’être vidée. Au contraire, on constate aujourd’hui que la multiplication de ce type de programmes, loin d’être un phénomène marginal, est toujours tout aussi préoccupante. Les interventions destinées aux jeunes enfants ont même vécu une période d’expansion significative ces derrières années, notamment avec l’arrivée, dans le paysage des politiques sociales québécoises, des partenariats publics/philanthropiques. On n’a qu’à penser aux programmes «Québec enfants», «Québec en forme» et à «Avenir d’enfants», pour ne citer que les plus récents, qui sont financés à coups de centaines de millions de dollars par la Fondation André et Lucie Chagnon et le gouvernement du Québec.
Le 26 mai dernier, plus d’une centaine de personnes assistaient au colloque «L’intervention en petite enfance au Québec : quelle place pour les familles?» organisé par le partenariat Familles en mouvance et Dynamiques intergénérationnelles de l’INRS – Urbanisation, Culture et Société. Rappelons que la FAFMRQ siège sur ce partenariat depuis plusieurs années et faisait partie du comité organisateur de cet événement. Encore une fois, il s’agissait de permettre à des organismes communautaires Famille, à des chercheur(e)s et à d’autres intervenant(e)s qui se préoccupent du bien-être des familles, de réfléchir ensemble sur les différents enjeux que soulève l’intervention en petite enfance. De l’enfant comme «objet de politiques publiques», à la mobilisation des communautés locales, en passant par la «prévention psychologique précoce comme facteur de risque pour les enfants», on a tenté de réfléchir à la place réelle qui est accordée aux familles dans les actions qui sont censées leur vouloir du bien. Or, au terme de cette journée, si on comprend un peu mieux les enjeux sociopolitiques et les fondements théoriques à l’origine de l’intervention en petite enfance au Québec, la réponse à la question que posait le titre du colloque, «quelle place pour les familles?» n’est pas aussi évidente qu’on aurait pu l’espérer…
C’est une chose de savoir que l’intensification des investissements publics en petite enfance émane du fait qu’on cherche à faire cesser le cycle de transmission intergénérationnelle de la pauvreté. Il est utile de comprendre que la multiplication des initiatives ciblant les jeunes enfants dits «vulnérables» vient de la volonté, pour les États, d’endiguer les coûts économiques et sociaux de la pauvreté. De même, il est intéressant d’apprendre que la mobilisation des communautés vise à «augmenter le pouvoir d’agir des acteurs locaux» et que certains y trouvent leur compte. Mais une fois qu’on a dit tout cela, comment peut-on faire pour s’assurer que les familles aient réellement leur mot à dire dans cette panoplie d’actions qui leur sont dédiées?
Les familles sont aujourd’hui de plus en plus scrutées à la loupe par une panoplie d’intervenants. La garderie, l’école, les services sociaux… tous ont à cœur le bien-être et les intérêts des enfants. De leur côté, les parents subissent une quantité impressionnante de pressions pour se conformer à des critères précis censés les définir comme de «bons» ou de «mauvais» parents. Quant aux enfants, on multiplie une quantité toujours plus impressionnante et sophistiquée d’interventions destinées à faire d’eux des adultes productifs (donc moins coûteux pour l’État). Mais dans cette tendance à privilégier les approches comptables, y a-t-il encore de la place pour les valeurs humaines? Au-delà du besoin effréné de créer un monde lisse et exempt d’imperfections, ne sommes-nous pas en train d’évacuer le simple droit d’être, de grandir et d’apprendre à partir de nos erreurs et de nos souffrances? Pire encore, ne sommes-nous pas en train de perdre notre capacité de nous remettre nous-mêmes en question ou de perdre le droit de poser tout regard critique sur le monde qui nous entoure? Si les événements comme le colloque du 26 mai ne sauraient avoir la prétention d’apporter des solutions définitives, ils ont toutefois le mérite de permettre des temps d’arrêt, précieux et nécessaires, pour témoigner collectivement de la complexité de ce que nous sommes.







