Par Sylvie Lévesque, directrice générale
Bulletin de liaison, vol. 35, no 3, mars 2011
À l’initiative de la revue Nouvelles pratiques sociales (NPS) et de la FAFMRQ, un comité a été mis sur pied pour organiser des rencontres d’échanges et de débats sur la prévention précoce, qui ont cours non seulement au Québec mais aussi en France. En 2000, on assiste à l’implantation québécoise du Programme de soutien aux jeunes parents (PSJP), devenu par la suite le Programme de services intégrés en périnatalité et petite enfance (PSIPPE). Plus récemment, en 2009, le projet de loi 7 instituait le Fonds pour le développement des jeunes enfants, un Partenariat privé-public (PPP) avec la Fondation Chagnon (créant l’organisme Avenir d’enfants). De plus en plus d’acteurs sociaux expriment leur inquiétude face à ce type de pratiques. En fait, l’origine de ces programmes et les idées qui les fondent sont souvent méconnues et peu questionnées en regard des visions du monde et du développement humain qu’elles véhiculent. En effet, une tendance forte se dessine où seule « la science » serait autorisée à définir les besoins des personnes visées par les programmes. C’est aussi le constat de nombreux professionnels de l’enfance et des familles en France qui voient cette approche canadienne de la prévention tenter de s’imposer comme une évidence dans leur pays depuis 2005. C’est pourquoi ils ont mis sur pied un mouvement citoyen appelé le mouvement Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans!, ouvrant ainsi, dès 2006, un débat démocratique sur ce type d’approche préventive.
Une thématique qui suscite beaucoup d'intérêt!
Quatre soirées d'échanges se sont donc tenues à Montréal, Sherbrooke et Longueuil, réunissant plus de 250 personnes provenant des milieux communautaire, scolaire et du secteur de la santé et des services sociaux. Ces rencontres ont permis aux participant(e)s d’échanger de façon critique sur leurs visions respectives en rencontrant deux professionnels de la petite enfance en France : Sylvianne Giampino, psychanalyste, psychologue petite enfance, fondatrice de l’Association nationale des psychologues pour la petite enfance (ANAPSYPE) et Pierre Suesser, pédiatre, membre du syndicat national des médecins de protection maternelle et infantile (PMI).
Ils ont accepté d’ouvrir les débats en présentant leur vision critique face à la prévention précoce qu'ils qualifient de «prédictive», versus une approche «prévenante», moins intrusive. Pour réagir à leurs propos, nous avons fait appel à des chercheur(e)s et des intervenant(e)s québécois(e)s de diverses disciplines. Lors de ces soirées, plusieurs participant(e)s ont exprimé leurs préoccupations, leurs frustrations et parfois même leur impuissance, face à la place de plus en plus grande et prépondérante des experts et de leur savoir dans l’intervention auprès des familles. Ces experts imposent souvent aux intervenant(e)s une vision de ce qui doit être pris en compte. Ce mode de connaissance place l’expert au-dessus des individus et des intervenants; les organismes ne sont utiles que s’ils offrent les contextes d’intervention s’harmonisant aux résultats de recherche. Ces recherches tentent parfois même de démontrer l’inefficacité des services, tant communautaires qu’institutionnels actuels, qui ne répondraient pas aux résultats attendus. D’autant plus que, dans un contexte de coupures budgétaires qui frappent de plus en plus les services de première ligne, notamment offerts dans les CLSC et les écoles, la marge de manœuvre des intervenant(e)s est très limitée.
Comme le dit si bien Albert Jacquard, dans la préface du livre Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans! : «Notre société commet une lourde faute lorsqu’elle se laisse aller aux idées toutes faites, acceptées comme des évidences et véhiculées sans la moindre remise en cause». Sans viser l’obtention de réponses nettes et précises à toute interrogation sur le sujet, le comité organisateur a quand même voulu permettre aux participant(e)s de briser la glace, de nourrir la réflexion, d’offrir un espace de discussion et de confronter des points de vues. Plusieurs personnes ont beaucoup apprécié la richesse des idées et des échanges.
Dans le but de poursuivre ces réflexions et de rendre compte des discussions tenues lors de ces soirées d'échanges, la revue Nouvelles pratiques sociales compte, à l'automne 2011, publier un numéro spécial sur la prévention précoce en question.






