Par Jennifer Beeman, coordonnatrice femmes et employabilité, Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT)
Bulletin de liaison, volume 37, n°1
Selon des sociologues, des économistes et des historiens du travail, les trois décennies suivant la deuxième guerre mondiale, communément appelées les Trente Glorieuses, ont constitué une période clé dans l’histoire du travail. En plus de la croissance économique soutenue de cette période, on a également connu l’expansion du travail standard et une progression importante des salaires, et la mise en place et la consolidation des régimes de protection. Il s’agissait également d’une période d’expansion de la réglementation du marché du travail et du syndicalisme.
Certaines valeurs importantes sous-tendaient ce grand mouvement pour améliorer les conditions de travail et les protections à l’égard des travailleurs en commençant par l’idée qu’un travailleur devait pouvoir faire vivre sa famille à partir de son salaire. On croyait également que la société était en mesure de s’offrir des régimes pour protéger les travailleurs contre certaines situations, comme le chômage ou les accidents de travail, et qu’après une vie de travail, on devait pouvoir arrêter et avoir assez pour vivre ses dernières années en paix. À l’époque, il y avait également une notion que les entreprises avaient un certain engagement à l’égard de leurs employés. Les employés restaient souvent chez le même employeur pendant des années, voire toute leur vie professionnelle, et l’on croyait qu’une main-d’œuvre stable favorisait à la fois la productivité et la qualité du travail, en plus d’améliorer les relations du travail. Évidemment, cette organisation du travail prenait comme modèle celui du travailleur masculin libéré de toute responsabilité domestique puisqu’on présumait que sa femme assumait toutes les tâches liées à la famille et du ménage.
Une autre lecture de l’histoire…
Cette lecture de l’histoire du travail salarié est importante mais défaillante : elle constitue l’histoire des hommes à l’égard du marché du travail et occulte la place des femmes, mais également des personnes d’origine immigrante et de minorités visibles. Pour ces personnes, les Trente Glorieuses étaient synonymes de discrimination directe et d’inaccessibilité aux bons emplois standards; de discrimination salariale pour les femmes ou personnes immigrantes ou de minorités visibles qui avaient accédé à des postes occupés par des hommes blancs de la majorité; de marginalisation dans des secteurs peu valorisés et mal rémunérés; de mépris du travail féminin; d’exclusion des syndicats masculins et de harcèlement sexuel (qui n’avait même pas de nom à l’époque). De plus, il existait un préjugé à l’effet que, si les femmes et les immigrants accédaient à de bons emplois, ils volaient les jobs des bons pères de famille! Aussi, aux yeux de plusieurs, le salaire des femmes ne représentait pas la valeur sociale et économique de leur travail, comme c’était le cas pour les hommes, mais seulement un salaire d’appoint, c’est-à-dire à un petit ajout au budget familial puisque la femme était dépendante de toute façon de son mari pour sa sécurité financière, au même titre que les enfants. Traiter les salaires des femmes de salaire d’appoint (une caractérisation qu’on entend encore aujourd’hui) constitue une excellente manière d’inférioriser le travail salarié effectué par les femmes et ainsi de justifier la discrimination salariale à leur égard.
En effet, l’histoire des femmes et du travail salarié est toute autre que celle des hommes de la majorité. De plus, elle diffère considérablement selon le statut social de la femme, ses origines ethniques ainsi que son niveau de scolarité. Des femmes ont toujours occupé des emplois salariés, mais leurs luttes pour améliorer leurs conditions de travail, pour se syndiquer, pour accéder à un plus grand éventail d’emplois disponibles, pour être traitées comme des personnes autonomes et égales aux hommes, ont pris des formes différentes et ont connu des avancées et des reculs à des périodes différentes que les luttes des hommes. Les femmes au Québec commencent à intégrer le marché du travail en nombre croissant et de manière permanente à partir des années 1970, la même période qui marque l’émergence et l’éventuelle emprise des idées économiques néolibérales sur l’ensemble de l’économie. Ce courant d’idées prône surtout le libre-échange, et donc la déréglementation des marchés, la non intervention du gouvernement, la réduction de la taille de l’État, la privatisation des services publics et ainsi de suite. De plus, selon ce courant d’idées, le marché du travail constitue un marché comme les autres, peu importe qu’il s’agisse d’êtres humains que d’une commodité quelconque. Cette période marque aussi le début de la financiarisation de l’économie qui impose, entre autres, une réorientation des valeurs aux entreprises. Les entreprises ne recherchent plus une main-d’œuvre stable, mais bien des profits à tout prix, peu importe les conséquences sur les personnes en emploi. On observe ainsi, depuis les années 1980 et 1990, une expansion des pratiques de précarisation des emplois et une détérioration marquée des conditions de travail dans le but explicite d’augmenter les profits des entreprises au bénéfice des actionnaires.
Des femmes ont toujours occupé des emplois salariés, mais c’est dans ce contexte que les femmes entrent sur le marché du travail en nombre croissant et de manière permanente. Et c’est également dans ce contexte complexe qu’elles luttent pour améliorer la situation spécifique des femmes en emploi ou en recherche d’emploi. Les luttes des femmes s’articulent autour de plusieurs enjeux, dont l’accès à la syndicalisation, l’amélioration de la valeur sociale et économique attribuée au travail typiquement féminin, l’accès aux emplois traditionnellement masculins et un soutien pour mieux concilier le travail et les responsabilités familiales.
Entre les gains et les paradoxes…
Par ailleurs, malgré des gains indéniables, la situation des femmes sur le marché du travail continue d’être traversée de paradoxes et de contradictions. Nous observons une ségrégation professionnelle tenace selon le sexe au Québec. En effet, seulement 22% des femmes et 18% des hommes occupent des emplois mixtes, c’est-à-dire où entre 40% et 59% des personnes occupants ces emplois sont de l’un ou l’autre sexe. La majorité des femmes et des hommes se retrouvent dans des occupations à forte concentration féminine ou masculine. Les emplois féminins dans des secteurs syndiqués (tels que l’enseignement, la santé ou encore la fonction publique) ont connu une amélioration importante des conditions de travail au fils des ans grâce aux luttes syndicales. Toutefois, beaucoup trop d’emplois féminins dans des secteurs essentiellement non syndiqués (vente au détail, alimentation, soutien familial ou aide domestique) offrent toujours des piètres conditions de travail qui sont marquées par de bas salaires et la précarité.
En ce qui concerne la capacité de concilier les responsabilités pour le travail auprès de la famille et le travail salarié, le Québec a fait des pas de géant avec la mise en place d’un réseau public de services de garde et le Régime québécois d’assurance parentale. Mais même ces gains ne sont pas sans paradoxes, notamment le fait que les travailleuses en garderie soient maintenant la deuxième profession en importance chez les femmes après celle des secrétaires (et en égalité avec les vendeuses au détail). Mis à part les emplois syndiqués en centre de la petite enfance, les salaires demeurent très bas dans ce secteur et les conditions de travail difficiles. Plus généralement, l’intégration massive des femmes au marché du travail a créé des secteurs d’emplois précaires pour d’autres femmes, notamment pour celles des groupes racisés. De plus, nous observons un biais dans les politiques et programmes qui favorisent l’accès et le soutien des familles de la classe moyenne. Ainsi une vraie capacité de concilier le travail auprès de la famille et le travail salarié pour les travailleuses à faible revenu demeure difficile, voire illusoire. Par ailleurs, la lutte pour la capacité de concilier les responsabilités familiales et professionnelles demeurent une lutte de femmes. Très peu d’hommes revendiquent des droits en matière de la conciliation et peu d’employeurs offrent des mesures au-delà de ce qui existent dans les lois du travail. Enfin, de plus en plus de jeunes femmes questionnent la course à la conciliation au point de remettre en question leur participation au marché du travail au dépens de leur autonomie économique.
Ces paradoxes nous amènent à dire que les femmes ont investi le marché du travail, mais elles ne l’ont pas changé. Les règles explicites et implicites qui déterminent son fonctionnement ont très peu évolué depuis trente ans. De plus, ces paradoxes nous obligent à repenser nos revendications pour que celles-ci répondent plus adéquatement à une diversité de situations d’emplois. De plus, il nous faut plus de liens et de solidarité entre les mouvements pour freiner la précarisation et améliorer les conditions de travail, surtout de celles subies par les travailleuses et les travailleurs au bas de l’échelle.






