Par Lorraine Desjardins, FAFMRQ
Bulletin de liaison, volume 37, n°1
En 1990, la FAFMRQ menait, en collaboration avec Relais-femmes et l’UQAM, une recherche-action qui avait pour objectif de mieux connaître les besoins des jeunes familles monoparentales. Plusieurs aspects de la vie de ces familles y étaient abordés : la vie personnelle, les conditions économiques, les problèmes rencontrés au niveau légal, la situation au niveau de l’emploi, etc. Or, on y apprenait notamment qu’une grande majorité de mères disait manquer d’argent, non seulement pour s’offrir des loisirs, mais également pour se procurer l’essentiel. Plusieurs d’entre elles faisaient également face à des problèmes d’endettement, de gardiennage, de logement, de transport et d’accès à l’éducation.
Au chapitre le l’emploi, parmi les femmes qui occupaient un emploi salarié, une majorité se disait insatisfaite du salaire, des horaires et de la nature du travail effectué. Par ailleurs, la moitié des mères s’inquiétait de la possibilité réelle de trouver un emploi ou de changer d’emploi et disait éprouver des problèmes de retards, d’absentéisme (principalement en raison des imprévus dus aux responsabilités familiales) et de conflits d’horaire (difficulté à coordonner l’horaire de travail avec celui de la garderie, par exemple). Parmi les femmes interrogées, 46% occupaient un emploi à temps plein, 16% occupaient un emploi à temps partiel et 37% étaient prestataires de l’aide sociale.
Mais qu’en est-il aujourd’hui, 22 ans plus tard? Pour le savoir, la Fédération a encore une fois fait appel aux précieuses connaissances terrains de ses membres. Évidemment, les résultats de cette enquête n’ont aucune prétention scientifique, mais ils permettent néanmoins d’avoir un aperçu de la situation des familles qui fréquentent les groupes membres de la Fédération au chapitre de l’emploi. Cinq organismes ont généreusement accepté de nous faire part de leurs observations sur le sujet; il s’agit du Centre des familles monoparentales et recomposées de Québec (CFMRQ), de l’association Parents-Branchés d’Alma, de Cible famille Brandon, du Réseau d’appui aux familles monoparentales et recomposées de l’Estrie (RAME) et de l’association Parents uniques des Laurentides. Faute d’espace, il ne nous sera malheureusement pas possible de rendre ici toute la richesse de leurs témoignages, mais nous leur disons néanmoins un immense MERCI!
Plus ça change, plus c’est pareil…
Nous avons d’abord cherché à savoir quelle était la situation, au chapitre de l’emploi, des parents qui fréquentent les organismes. Or, si une majorité de personnes occupe un emploi salarié, il s’avère que bien peu d’entre elles occupent un emploi à temps plein. En effet, une majorité de parents occupe soit un emploi à temps partiel ou un emploi saisonnier. Aussi, la plupart de ces emplois sont au salaire minimum. Nancy Désormeaux (Laurentides) nous dit que plusieurs des parents qui fréquentent son organisme ont récemment effectué un retour aux études, notamment dans l’espoir de voir leur situation s’améliorer en matière d’emploi. C’est le cas également de certaines des femmes qui fréquentent le RAME et qui se sont récemment inscrites à une formation du Centre d’intégration au marché du travail, nous dit Adrienne Chauvette.
D’autre part, même si leur nombre a passablement diminué ces dernières années, certains parents sont prestataires de l’aide sociale. En fait, Diane Thivierge (Alma) nous confie que bien souvent, après avoir tenté de trouver un emploi qui leur permette véritablement de subvenir aux besoins de leur famille, certaines personnes se retrouvent à nouveau à l’aide sociale, à bout de forces et de ressources! En effet, entre les médicaments à payer, les frais d’avocats qui ont vidé le compte en banque, le manque de place en garderie, les horaires impossibles, les obstacles sont parfois carrément insurmontables!
Au RAME, la plupart des mères qui fréquentent le café-rencontre sont prestataires de l’aide sociale, mais plusieurs font du bénévolat dans les organismes du quartier afin de se garder actives. Plusieurs d’entre elles préfèrent attendre que les enfants soient en âge de fréquenter la maternelle avant d’entreprendre des démarches de réinsertion professionnelle, ce qui implique qu’elles se sentent parfois un peu dépassées par les réalités du marché du travail au moment d’effectuer un retour. Et comme on ne reconnaît pas les compétences «multi-fonctions» que ça prend pour être parent à plein temps, ces personnes se retrouvent avec un trou de plusieurs années dans leur CV. Par ailleurs, l’intervenante du RAME déplore les structures rigides à l’aide sociale qui pénalisent trop rapidement les prestataires qui réussissent à gagner un peu d’argent. Et quand les parents se trouvent enfin un emploi, le salaire est parfois tellement bas qu’il ne suffit pas pour compenser les dépenses relatives au fait d’être sur le marché du travail (habillement, transport, services de garde, etc.).
Nous avons également demandé à nos répondantes quels étaient les principaux défis auxquels les familles devaient faire face en matière de conciliation famille-travail. Or, on ne s’en surprendra pas, la réponse qui revient le plus souvent est évidemment le manque de services de garde! Mais il semble que la difficulté à trouver des services de garde soit principalement liée à un problème d’horaire. En effet, plusieurs parents occupent un emploi de soir ou de nuit, ce qui rend la chose encore plus difficile puisque le problème se pose alors aussi aux familles qui ont des enfants d’âge scolaire. Les transports sont également identifiés comme un problème, de même que le manque de flexibilité et de compréhension de la part des employeurs. Suite à des absences répétées parce qu’un enfant est tombé malade et le vieux tacot a décidé de vous lâcher plusieurs fois dans le même mois, il n’est pas rare de se faire montrer la porte par son employeur! Nancy Desromeaux nous a même raconté le cas d’une mère qui faisait face à un important problème parce que son horaire de travail ne lui permettait plus de fréquenter la banque alimentaire. Or, sans la nourriture qu’elle pouvait aller chercher dans cet organisme, elle n’arrivait plus à nourrir ses enfants! Finalement, comme le souligne fort judicieusement Ginette Boisvert (Québec), en plus d’avoir de la difficulté à concilier leurs responsabilités professionnelles et familiales, les parents manquent cruellement de temps pour eux-mêmes, ont peu de répit et de vie sociale et vivent beaucoup d’isolement.
Et si c’était encore pire aujourd’hui qu’avant…
Nous avons également cherché à savoir s’il y avait eu une baisse dans les conditions de travail et le nombre d’emplois de qualité. De façon générale, il semble que les choses se soient détériorées à plusieurs niveaux. Même si le salaire minimum a augmenté légèrement au cours des dernières années, il ne suffit toujours pas à faire sortir les familles de la pauvreté, d’autant plus que les emplois à temps plein, notamment dans le secteur du commerce de détail, sont de plus en plus rares.
Lucie Roch (Estrie), souligne d’emblée qu’elle a observé une augmentation des critères d’embauche malgré le fait que les emplois soient souvent mal rémunérés. Diane Thivierge parle de la difficulté qu’ont les personnes d’avoir suffisamment d’heures de travail pour subvenir aux besoins de leur famille. Elle déplore également le fait que tout ce qui intéresse les entreprises, ce sont leurs profits, sans égard aux conditions de travail de leurs employé(e)s! Selon Ginette Boisvert, «les employeurs deviennent plus exigeants et intransigeants sur les horaires de travail et obligent le temps supplémentaire, beaucoup de parents travaillent de nuit, donc ils ont accès à des services de garde de jour pour dormir et trouvent peu de gardiennes pour la nuit». Adrienne Chauvette estime que les défis sont de plus en plus grands pour les familles : «La compétition et la performance dans divers milieux de travail sont reliés trop étroitement à une société de surconsommation, et ce sont nos familles les plus démunies qui en souffrent le plus. Il me semble que les écarts entre les riches et les pauvres sont de plus en plus grands et que les préjugés pour une société exclusivement réservée aux riches est au cœur des baisses continues de nos conditions de travail».
Finalement, nous avons posé «la question qui tue» à nos répondantes : selon vous, est-ce que la situation des responsables de famille monoparentale s’est améliorée ou détériorée au chapitre de l’emploi ces dernières années? Or, si on en croit les propos recueillis sur le terrain, le bilan est loin d’être positif. Ginette Boisvert poursuit : «D’après ce que j’observe, je crois que la situation s’est détériorée car la charge est trop lourde pour les parents, ce qui peut expliquer l’augmentation des problèmes de santé mentale (épuisement, dépressions, etc.).» Pour sa part, Diane Thivierge nous confie que ça va tellement mal pour certaines mères qu’elles finissent par devoir céder la garde complète de leurs enfants à leur ex-conjoint après avoir épuisé toutes leurs ressources personnelles et financières. Pour plusieurs parents qui fréquentent son association, le gouvernement n’en fait pas suffisamment pour les familles, encore moins pour les familles monoparentales. Sylvie Roch nous dit pour sa part que tout est bien relatif : «mais j’ai quand même entendu des mères qui disaient avoir réussi à faire modifier leur horaire de travail en fonction des services de garde offerts. Il y a plus d’emplois à temps partiel également, ce qui peut être parfois intéressant pour des mères de jeunes enfants».
Bref on aura beau essayer de trouver de véritables avancées dans le «fabuleux» monde du travail pour les responsables de famille monoparentale, il semble que ce soit plutôt le contraire auquel on assiste. En fait, les mutations subies ces dernières années par le marché de l’emploi sont génératrices de plus en plus d’injustices et de non respect des droits au seul profit de l’enrichissement des entreprises. Le récent durcissement des règles en matière d’assurance-emploi annoncé par le gouvernement fédéral en est un exemple probant. Bien sûr, ces pertes affectent l’ensemble des travailleuses et des travailleurs, mais les responsables de famille monoparentale, particulièrement les femmes, sont surreprésentées dans les emplois de moindre qualité. Il faudra donc continuer à lutter sur plusieurs fronts à la fois si on veut améliorer les choses.






