Par Hélène Belleau, sociologue, professeure à l’INRS – Urbanisation, Culture et Société
La notion de revenu familial est souvent posée comme une donnée objective qui permet de mesurer le degré de richesse ou de pauvreté des individus et des ménages. Or, une analyse critique et historique met en lumière la variété des réalités que couvre cette notion au cours du temps et selon le point de vue adopté. On peut ainsi montrer que le revenu familial masque et contribue parfois à maintenir les inégalités et les rapports de pouvoir au sein des familles et de la société en général puisque c’est sur ce concept que s’appuient nombre de mesures sociales de l’État.
En effet, le revenu familial est avant tout une catégorie statistique qui repose sur un flou conceptuel véhiculant l’idée d’une mise en commun de l’ensemble des revenus et de leur redistribution plus ou moins égalitaire entre les membres du ménage. Dernière cette apparente unité conceptuelle, au moins trois formes différentes de revenu familial peuvent être identifiées au cours du dernier siècle : 1) le revenu familial multi générationnel (fin du XIXe siècle aux années 1940) ; 2) le revenu familial à pourvoyeur unique (de 1945 à la fin des années 1960) et, 3) le revenu conjugal individualisé (de 1970 à aujourd’hui). Ces trois formes qui seront décrites ici apparaissent étroitement liées à des périodes historiques marquées notamment par des hausses de plus de 50 % du revenu réel par habitant. Ces formes de revenu familial ont généralement coexisté, avec plus ou moins d’intensité, en raison de la variété des situations familiales, des classes sociales, des milieux de vie, etc.
Pour cerner cette évolution, il faut prendre en compte les rapports d’interdépendance entre mari et femme et entre parents et enfants. Il faut également déconstruire le revenu familial en deux composantes, celle de l’unité économique (l’argent qui entre dans le ménage) et celle de l’unité de consommation (comment cet argent est dépensé, par qui et pour qui). Voici les principales formes qu’a pris le «revenu familial» dans l’histoire récente.
1. Le revenu familial multigénérationnel
La première forme que nous avons repérée s’étend entre la fin du XIXe siècle et 1945, soit la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Cette période se caractérise par la faiblesse des salaires qui impliquait que, pour survivre, la famille avait besoin de l’apport monétaire de tous, incluant celui des enfants et parfois également de l’épouse. Il n’était pas rare de retirer les enfants de l’école pour les mettre au travail. Ils contribuaient au revenu familial en remettant leur salaire à leur mère, en tout ou en partie.
Alors que la majorité de la population vivait sur les fermes, la subsistance des familles était assurée par la production agricole principalement. Dans les zones agricoles, jusqu’à la crise des années 1930, les deux tiers du revenu familial étaient cependant gagnés en nature. La circulation d’argent était donc relativement limitée. Le développement du salariat et la commercialisation de l’agriculture ont toutefois transformé radicalement les anciens rapports d’interdépendance au sein des ménages en rapports de dépendance entre ceux qui avaient des revenus (généralement les hommes) et ceux qui n’en ont pas (le plus souvent femmes et enfants).
Les familles de l’époque comptant beaucoup d’enfants et les salaires des ouvriers étant trop faibles, les ménages avaient aussi besoin des revenus des femmes et des jeunes. Le modèle dominant sur le plan idéologique du couple pourvoyeur-ménagère, était cependant favorisé par les pratiques d’embauche, par les politiques salariales, par le droit civil, en plus d’être intériorisé par une majorité d’hommes et de femmes. Par exemple, l’incapacité juridique de la femme mariée, inscrite dans le Code civil, avait pour but de donner l’administration de la société conjugale au «mari protecteur» à qui son épouse devait obéissance. Sur le plan légal, le revenu familial était la propriété du mari, qui en déléguait la gestion quotidienne à sa conjointe en lui remettant une part ou la totalité des revenus gagnés.
On oublie toutefois que, même si elles quittaient leur emploi en se mariant, beaucoup de femmes avaient un emploi à l’intérieur du foyer (pensionnaires, couture, cuisine, etc.). Les jeunes de 14 à 17 ans étaient aussi nombreux à travailler car la coutume du travail des enfants sur la terre semble s’être transposée simplement à l’organisation du travail des familles ouvrières en ville.
Elle gère… mais il mène! – L’équilibre du budget familial était par coutume une tâche assumée par l’épouse. Ce sont les femmes qui géraient souvent le budget familial… sans pour autant tenir les cordons de la bourse. En effet, cette situation était possible dans la mesure où de nombreuses mères de famille avaient recours au crédit chez les marchands pour payer les dépenses quotidiennes. Le mari passait régler la note chez l’épicier, le boucher ou le coiffeur suivant les jours de paye.
La gestion quotidienne du budget était certes une source de pouvoir pour les femmes, mais sur une partie seulement des ressources financières du ménage, notamment celui des jeunes. Ce pouvoir avait néanmoins des limites, quand les revenus étaient faibles – les femmes devaient déployer des trésors de stratégies pour satisfaire les besoins de base. Elles n’avaient pas pour autant de véritable contrôle sur l’argent, ni souvent un accès à l’ensemble des revenus entrant dans le ménage. Même dans les situations difficiles, les hommes pouvaient conserver en toute légitimité de l’argent de poche.
En somme, le passage d’une économie familiale à une économie salariale a entraîné des problèmes liés à l’accessibilité des femmes aux ressources permettant de faire vivre le ménage, car il eut pour conséquence de médiatiser leur accès aux ressources par le bon vouloir du mari/pourvoyeur. Dépendre des libéralités de leur conjoint et devoir justifier les dépenses du ménage rendait la gestion financière intenable pour nombre d’entre elles. Cette dynamique créait des tensions au sein des couples autour du montant nécessaire pour le roulement quotidien de la maisonnée, mais aussi et surtout autour de l’argent disponible pour les dépenses personnelles de l’épouse. À cette époque, le système d’allocation était le mode de gestion le plus populaire. Le mari versait à son épouse, sur une base régulière, un montant destiné à la gestion du ménage. Cette façon de faire fut rapidement remise en question dans l’idée que les rapports entre hommes et femmes devaient être davantage ceux de réels partenaires économiques. Jusqu’à quel point le salaire marital devenait-il une possession collective? Une fois que l’argent était entré dans un ménage, qui avait le droit d’en disposer?
2. Le revenu familial à pourvoyeur unique
La deuxième période débute en 1945, couvre les années de l’après-guerre et se poursuit jusqu’à la fin des années 1960. Au cours de cette période, le revenu familial à pourvoyeur unique est le plus prégnant, en raison principalement du retour à la maison des femmes au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et des restrictions importantes touchant le travail des enfants. En effet, de nombreuses épouses et mères de famille avaient gonflé les rangs des travailleuses salariées durant la guerre. Dans les années qui suivirent, le gouvernement tenta de les retourner à la maison afin de libérer des emplois. Il modifia d’ailleurs les lois fiscales afin de pénaliser les maris et donc les ménages où la femme travaillait. Mais l’autonomie ainsi gagnée par ces femmes fut de plus en plus revendiquée, non seulement dans l’intimité des couples, mais aussi sur la place publique. Entre 1941 et 1961, malgré la vive opposition au travail des femmes, le taux de participation des épouses au marché du travail est passé de 10% à 38%.
Cette deuxième période est aussi caractérisée par le fait que l’apport des femmes et des jeunes au revenu familial fut remplacé en partie par l’État, soit avec la création des allocations familiales. Créées en 1945, les allocations familiales visaient à résoudre l’insuffisance des salaires de la classe ouvrière et à répondre à un besoin d’ouvriers instruits avec le développement industriel. Le montant des allocations variait selon le nombre d’enfants fréquentant l’école. Le chèque, versé à la mère, eut un impact direct sur la gestion financière des ménages. Même si les montants étaient généralement peu élevés, beaucoup de mères touchaient un revenu pour la première fois et ce, sur une base régulière. La promotion que l’État a faite du modèle pourvoyeur/ménagère semble paradoxalement avoir accru l’accès des épouses à de l’argent sonnant dans les ménages et aussi leur pouvoir de décision en regard du revenu familial.
Enfin, ces allocations ont rendu l’apport des jeunes moins essentiel dans l’économie de nombreuses familles. De «l’enfant ressource», on est donc passé progressivement à l’enfant comme «être affectif», source de dépenses car dépendant de ses parents. Les enfants furent de plus en plus nombreux à garder les revenus de travail pour leurs dépenses personnelles, à l’exception d’une pension qu’ils payaient à leurs parents pour être logés et nourris. Durant cette période, l’argent de poche donné aux enfants est aussi devenu peu à peu un poste du budget familial.
Du système d’allocation… aux comptes conjoints – Avec le déploiement de la société de consommation, le système d’allocation s’est vu concurrencé par un autre mode de gestion, jugé plus égalitaire, qui consistait à gérer le budget familial à partir des revenus des hommes et des femmes mis en commun. Les nouveaux besoins des membres de la famille entraient donc, plus que jamais, en compétition les uns avec les autres et requéraient de faire des choix.
3. Le revenu conjugal individualisé
Durant cette période plus contemporaine, le revenu familial s’est atrophié pour ne prendre en compte que les revenus des conjoints et non plus ceux des enfants. Ce revenu conjugal repose sur les apports financiers – perçus comme distincts – de l’homme et de la femme et donc sur leur autonomie financière individuelle. De plus, la particularité de cette troisième forme est qu’elle ne dépend plus directement de l’apport économique des enfants.
Comme le reflètent les modes de gestion de plus en plus séparés, le revenu familial, tant du point de vue des sources financières qui le constituent que de la consommation, apparait désormais plus fragmenté que jamais. L’État providence eut un impact non négligeable sur les transformations du revenu familial en améliorant l’accès des filles à une éducation prolongée, en palliant aux risques multiples (comme la maladie, la pauvreté, etc.), auxquels font face les individus et les familles. Hommes et femmes, jeunes et vieux gagnèrent en autonomie au cours des décennies suivantes. Dans les années 1970 et 1980, au Québec et ailleurs, le vent égalitaire a insufflé des réformes du droit. La structure hiérarchique et fusionnelle de la famille, alors sous la coupe du chef de famille, a fait place au modèle du couple duo, c'est-à-dire au couple égalitaire où les conjoints sont de véritables associés.
L’instabilité conjugale nouvelle a modifié radicalement les rapports économiques entre conjoints. L’apport des femmes au revenu familial, grâce à leur présence plus marquée sur le marché du travail, est venu remettre en cause, quoique très progressivement, le modèle pourvoyeur/ménagère.
D’une mise en commun des revenus… au partage des dépenses communes – À l’heure actuelle, on recense au Québec une grande variété de modes de gestion de l’argent au sein des couples, allant de l’allocation versée à la conjointe, à la mise en commun des revenus, à une gestion totalement indépendante entre conjoints. Quelques études récentes montrent que les jeunes couples d’aujourd’hui sont plus nombreux à adopter une gestion séparée ou partiellement indépendante des revenus de chacun. Lorsque les revenus des conjoints sont gérés séparément, peut-on encore parler de revenu familial ? Ce concept ne porte-t-il pas l’idée d’une mise en commun des revenus, d’une redistribution équitable de ceux-ci entre les membres de la famille et de dépenses communes ? Comme autrefois au sein d’un même couple, on retrouve des niveaux de vie parfois différents entre conjoints en raison des rôles distincts assumés par les hommes et les femmes, des écarts structurels de salaires entre ceux-ci et du mode de gestion privilégié.
En somme, la notion de revenu familial semble n’avoir jamais réellement incarné les idées qu’elle véhicule, à savoir la mise en commun de l’ensemble des revenus et la redistribution plus ou moins égalitaire de ceux-ci entre les membres du ménage. Cette notion masque des inégalités, des rapports de pouvoir, etc., au sein des familles et de la société en général. Mais il reste encore du travail à faire… Certains diront que des « économies d’échelles » importantes sont réalisées lorsque les gens cohabitent (logement, voiture, etc.). Qu’en est-il vraiment du point de vue des personnes vivant en couple ? Comment demeurer équitable envers les personnes seules dans les transferts sociaux ? Des mesures basées sur les revenus individuels seraient-elles plus équitables pour les femmes ? Voilà autant de questions sur lesquelles notre équipe se penchera au cours de la prochaine année.